Voilà mes amis, une production lyonnaise que je donne in
extenso au passant, parce que c'est la logique de l'en passant Vive Yann, vive vous et vive Pierre.
Un paysage de lettres
Quand je suis entrée à l’école des beaux
arts à Lyon, dans les années 80, les références à l’art conceptuel battaient encore leur plein. Le concept régnait dans le flou artistique ; un de nos jeux préférés, pour nous les
étudiants en concept, était de pousser le bouchon le plus loin possible, histoire de voir s’il pouvait quand même revenir. Parfois ce pauvre bouchon (lyonnais ?) bouchait tant bien que mal
une bouteille plus vide que pleine : la matière nous manquait ! Que faire de nos mains quand notre cervelle chauffait à l’excès, nous prendre la tête était encore un risque
supplémentaire de montée en température et donc un risque d’ébullition…
Un matin de beau temps et de bonne heure je me suis décidé à trouver une
parade plus sereine à cet impérialisme du ciboulot. L’eurêka est venu par la lettre : il suffisait de prendre les mots par la lettre (pour vous je dirais maintenant parle à l’être) pour leur
redonner du corps.
Eh oui ! Les lettres ont des pieds, des jambages, des
empattements, du gras et finalement un corps bref elles ont été crées à notre image !
Elles ont été des images très ressemblantes au début de leur
carrière en Orient. Par la suite il a fallu simplifier pour économiser le poids et la surface. Avec vingt six lettres nous avons maintenant une marge de manœuvre très appréciable. Le
problème c’était effectivement ce risque d’invisibilité, à force de lire vite, de plus en plus vite on ne voit plus les lettres. Le sens s’affirme mais la lettre disparaît. Quand je voyais ces
grosses lettres des devantures de magasins, en métal, en bois ou en plastique, arrachées et jetées à la benne lors des changements de propriétaires, je me disais que ces cadavres pourraient avoir
un autre destin ! Comme je ne pouvais pas stocker ces objets trop encombrants j’ai pensé à des matériaux plus légers, cartons, mousses ou tissus.
J’avais la matière mais quel corps donner à ces lettres. Le paysage
m’apporta la solution. Le paysage c’est l’espace traditionnel de la peinture, son décor naturel. C’est lui qui donne le fond, avec ou sans personnage. C’était tentant de respecter un peu la
tradition, de remettre paysage et personnages ensembles et, après tout, de les faire fusionner. Un paysage qui prend corps. D’où ce nom de topogrammes qui germa à force de
recherches dans le Littré.
Topo le lieu et gramme la lettre ; ils existaient séparément, ils
avaient eu leur vie grecque bien remplie mais ils ne s’étaient jamais mariés…j’attendais les enfants.
Le premier fut un verbe. Logique : au début était le verbe,
il n’y avait pas de raison que ça change, ce fut un verbe, le plus évident pour une image : VOIR. Voir a des ressources insoupçonnées, il se retourne sur lui-même, se transforme, s’amuse. Quand on apprend à lire et à écrire l’œil
et la main sont concertés, ils conviennent et ils confluent. Et pourtant c’est leur apparence de séparation qui en impose, il est vrai que l’œil court plus vite que la main, il semble avaler les
mots globalement sans plus nuancer, sans distinguer les lettres. Ecrire c’est sans doute se plier à la lecture, mettre en ordre, en ligne, la main se soumet à l’œil. J’ai voulu pervertir cette
soumission, changer l’ordre, remettre du voir dans le lire.
Voir voir c’est un drôle effet de style, de symétrie, voyons voir…
bien sûr il y a des gens qui ne veulent pas voir mais ça les regarde ! curieuse expression est-ce que ça te regarde ? justement ça les regarde en juste retour des choses…au
revoir !
Le voir est un faire. Va te faire voir. Je me suis fait voir, bien
fait pour moi ou mal vu pour moi. Savoir où se promène la limite entre se faire mal voir et être bien vu. Être bien vu ne participe pas que du passé mais d’un temps, d’un mode ou d’une mode
et laisse l’infinitif prendre son temps, son genre, sa personne, son nombre. D’où cette idée de peindre voir et agir : « agir et voir dans un tondo
noir » les deux topogrammes circulent en couleurs autour d’un centre, d’une pupille noire – le tondo est un tableau de forme ronde – qui permet de
visualiser une rencontre, d’accorder ce qui tend à s’opposer, ce qui paraît inconciliable ou en partant d’un antagonisme dont parle Charles Baudelaire : « dans ce monde où l’action
n’est pas la sœur du rêve » réconcilier l’actif et le contemplatif, pour un instant et dans un espace circonscrits. Enfin faut voir ! Ou même, comme dirait saint Thomas, il faut
voir pour le croire. Je pourrai maintenant travailler le voir et le croire…
Par ailleurs j’ai joué avec Voir jusqu’à trouver des masques
africains : avec deux V on dessine des cheveux, deux O des yeux, deux I un nez et deux R inversés une bouche. Le tout placé dans une amande, une mandorle, la forme la plus intimement
humaine : l’œil, la bouche, le sexe…féminin.
Le V sexe le O ventre le I cordon le R ventre
phallus.
Je travaille au musée des beaux arts de Lyon. L’année dernière, en 2007,
nous avons fait l’acquisition, moyennant quelques millions d’euros, d’un tableau de Nicolas Poussin « La fuite en Egypte ». J’ai joué avec les lettres du titre en analysant le tableau,
si simple et si complexe, elles deviennent les actrices d’un lieu et d’un mouvement. Le temps et l’espace ne lisent plus dans le même temps et le même espace figurés ; la charpente (le
charpentier) est travaillée d’une pesanteur autre, mais participant d’une même gravitation. Les lettres du titre peuvent rejouer la scène, lui redonner des couleurs, des lumières
nouvelles.
Dans les collections du musée, nous avons de nombreux tableaux qui
traitent de sujets mythologiques, grecs et romains. J’avais l’embarras du choix pour mes exercices de topogrammes. Le mythe de Prométhée me séduisait plutôt.
« Prométhée » et ses lettres prédisposées à être redisposées. Prométhée
c’est effectivement une prédisposition à redisposer l’équilibre homme dieu.
C’est lui qui est chargé de la répartition de la viande des animaux
sacrifiés par les hommes pour les dieux. Aux dieux il donnera des os recouverts de graisse, aux hommes de la viande recouverte d’une peau sanglante. A-t-il vraiment voulu tromper Zeus le très
rusé en cachant les meilleurs morceaux? Toujours est-il que les hommes se retrouvent privés de feu, Prométhée leur transmet le feu céleste. C’est la capacité de faire cuire la viande et
d’explorer toutes les possibilités du feu. Son choix marque la fin de l’âge d’or et le début de l’histoire humaine. Les hommes ont appris à faire leur propre cuisine.
Je ne m’étendrai pas sur la suite de l’histoire : Prométhée est
condamné à devenir mortel et à souffrir du foie indéfiniment. Son frère Epiméthée se voit offrir en cadeau une créature merveilleuse, Pandora celle qui a tous les dons, et cette fameuse boîte de
Pandore. Nous l’ouvrirons ensemble une « prochaîne » fois…
Pour cette fois j’ai pris Prométhée dans ses lettres multiples, rouge feu
dans ses extrêmes P et E, jaune dans les deux suivantes R et É et bleu clair dans le cœur du mot OME, T en blanc H en bleu clair, le tout en relief sur un fond bleu nuit. Dante écrivait qu’on
pouvait lire OMO sur le visage de l’homme, on peut lire homme (home) au cœur de Prométhée.
Autre proposition : « la sphinge » dont le corps est formé de ses
lettres. L’énigme est posée il faut retrouver le mot. Monstre mi-animal mi-femme, dévore t-elle ses victimes ? Est-elle la terre-mère ou la mort (le sarcophage est, étymologiquement un
mangeur de chair) qui mange ses enfants pour les faire renaître…sous une autre forme ? son squelette devient son explication, elle est constituée par son sens de lecture déconstruit Elle est
compréhension par l’ensemble de ses éléments remontés en trois dimensions. La forme, le sens et l’image dans la même question.
Je ne voulais pas abandonner le son complètement, la phonétique a ses
charmes et ses jeux, surtout quand elle est apparemment muette. Par exemple Marcel Duchamp, artiste dada provocateur par excellence, a dessiné, il y a déjà plus de quatre-vingts ans, des
moustaches à la Joconde et rajouté quelques lettres en dessous LHOOQ, ce qui ne produit rien en lecture silencieuse, mais lu rapidement donne elle a chaud au cul.
En lisant effigie (c'est-à-dire l’image de quelqu’un, là nous sommes dans l’exemple inversé, à l’entendre on a l’impression de n’avoir que trois lettres), j’ai eu
l’idée d’une combinaison fond et forme, autre opposition célèbre que les artistes et théoriciens ont travaillé jusqu’à l’extrême, la formule de Victor Hugo restant la plus simple et peut être la
plus convaincante : « la forme c’est le fond qui remonte à la surface».
Avec FIJ il me fallait un fond, DKP est arrivé par hasard. Ça a donné
« FIJ » en effigie, DKP dans le fond (voir image 5). Le paysage de la tradition est décapé, trois couleurs de
son essence résistent, orange, jaune vert, trois lettres se mettent au point pour une effigie.
Point final.
LACOTE Pierre